L’étincelle

Il y a des moments où tu doutes.

Tu es fatigué.e, irritable, vulnérable.

Tu vas travailler, mais tu sens que tu pourrais faire mieux, toujours plus. Tu te dis que c’est une qualité de se remettre en question, tu te sauves la mise, tu essaies de te convaincre. Pourtant, tu les sens bien les câlins, les progrès, tu les vois, tu les entends, mais tu retiens le moment où à bout, tu t’en veux de lui dire « Je ne peux plus, va dans une autre classe ».

Il y a des moments où tu doutes.

Quand tu allumes la télé, quand tu lis dans l’avenir comme dans le café. Sombre. Quand on te lance « Alors ? Encore en vacances ? » Quand on te dit que les enfants sont notre futur mais que de toutes façons, certains ne s’en sortiront pas.

Tu doutes et tu es épuisé.e.

C’est le moment où elle arrive.

La précieuse, l’inattendue, l’étincelle.

Une maman en rendez-vous individuel. Elle est un peu fermée, peut-être qu’elle n’a pas apprécié que je la fasse attendre parce que je ne l’ai pas identifiée au portail. Elle n’a jamais mis les pieds dans ma classe, on ne se connait pas. Ce n’est pas elle qui va rigoler avec mes anecdotes, je ne vais pas lui montrer le dernier tour de mes gerbilles. Je marche sur des œufs, je sens ses sourcils froncés, elle regarde autour d’elle. J’essaie d’attirer son attention, je ne veux pas qu’elle voit la pile de copie du mois dernier devant le tableau, je lui explique le semestre, mes méthodes, le bulletin de sa fille qui nous regarde émue d’être là au milieu de nous deux.

Elle m’arrête en plein milieu d’une phrase.

« Je viens de comprendre. »

Quoi ? Que je suis parfois hors programme? A la bourre ? Bordélique ? Nulle ?

« Ma fille a délaissé les écrans. Elle passe son temps à lire et dessiner. De partout et tout le temps. Je viens de comprendre pourquoi. Merci. Merci pour tout. »

Elle lève la main pour taper dans la mienne.

J’explose de rire et je les check l’une après l’autre.

Merveilleuse étincelle.