Ma préférence

– Maîtresse, tu es vraiment ma préférée. Ma préférée de toute l’école!

– Encore heureux ! Ça fait trois ans que je te supporte !

Anhar arrondit sa jolie bouche boudeuse, elle croit tout ce qui sort de la mienne. Petit cœur… Quel bonheur plutôt, de l’avoir à mes côtés dans ma classe de triple niveaux !

– Je rigole, chaton, tu sais bien que je rigole.

Elle souffle un peu sur sa naïveté et enchaine.

– Et surtout, maîtresse, tu es la plus jolie.

A moi de la scruter, de douter, de faire le tri entre la vérité et ce que j’ai envie d’entendre. Aujourd’hui, j’ai sorti la robe aux nénuphars, la fleur dans les cheveux, le verni un ton au dessus, tu m’étonnes que je lui plais à ma princesse !

– Maîtresse, quand tu étais enfant, c’était qui, la tienne ?

– La mienne ? Ma quoi ? je dis en redescendant de mon carrosse tiré par un cheval crinière au vent.

– Ta maîtresse préférée !!! C’était quiii ?

 

La mienne ? C’était Lui.

 

Trop vieux, trop gras, trop droit pour faire fantasmer la lycéenne que je suis. Et surtout, pour la première fois, je suis amoureuse d’un autre, à l’autre bout de la France, alors…

Il est mon Professeur. Avec un grand P comme the Perfect One.

Mon maître. Celui qui croit en moi, encore plus que mes propres parents.

Je ne suis pas la seule à être fascinée. Les autres lycéens aussi aiment ce géant marginal, cet enseignant charismatique qui nous laisse nos cours pour les interros, « parce que l’essentiel est ailleurs », ce gars qui nous offre une heure par période, une heure « perdue » qu’il dit, où on a le droit de poser toutes nos questions de presque adultes. Même qu’il ne s’accorde aucun joker, « les jokers c’est pour les lâches ».

Tous l’apprécient. Mais c’est moi qu’il préfère en retour.

C’est moi qu’il invite dans la pièce d’à côté. Dans son laboratoire. Alors que mes camarades se dépêchent d’aller en récré, je slalome entre les becs benzène. C’est à moi qu’il donne rendez-vous, à moi qu’il prête des préparations pour microscope, à moi qu’il promet ses livres quand il partira à la retraite. Les préparatrices, ses collègues sont  surprises au début de me voir trainer entre ses larges pattes. Et puis elles s’habituent. Elles voient ce qui nous anime, elles cautionnent, elles participent  ! Maintenant, quand j’arrive, elles me montrent les nouveaux gerbillons ou l’avancée de nos dernières cultures. Et puis elles nous laissent. Des minutes, des heures parfois, allumés par l’ampoule  d’une loupe binoculaire et par notre passion commune pour les Sciences naturelles.

Tous les jours, je me cherche derrière ses lunettes fumées, dans ses encouragements, ses conseils pour plus tard. Et je me trouve.

 

Pas comme avec l’autre.

Ce prof d’histoire géo qui passe son temps à me pourrir devant toute la classe. Il croit qu’il me fait de la peine ? Au contraire, ça m’arrange ! Il effrite un peu mon image de « Première de la classe », grâce à lui, j’attire la sympathie de mes camarades.

-Mademoiselle Berruga ? 3/20 ! Peut mieux faire ! Ou pas ! Qu’en pensez-vous, les autres ?

La classe ne répond pas, pas plus qu’ils ne participent à ses cours vides. Vides de sens, vides d’amour.

 

 

Un jour, l’année est presque finie et il me demande de rester à la fin de l’heure. (J’imagine que ce n’est pas pour me faire visiter la pièce d’à côté !) Il attend que tous les élèves partent. Fait semblant de rassembler ses affaires.

– Catherine… (Incroyable ! C’est la première fois qu’il m’appelle  par mon prénom !) Catherine, je voulais m’excuser. Je n’ai pas eu l’occasion de bien vous connaître… Apparemment, j’ai eu tort… Enfin, c’était bizarre quand même, toutes ces mauvaises notes dans mes cours et pas ailleurs … Enfin, voilà. Je voulais vous féliciter.

– Me féliciter ? Et pourquoi, Monsieur ? Pour ma future note au bac en Histoire ?

Il grimace, il comprend l’humour mais il n’est pas prêt à rire avec moi. Je me régale. Je veux l’entendre. J’attends que les mots sortent de ses lèvres pincées, le cœur battant.

 

– Pour le Concours Général, Catherine. Monsieur Martin est très fier de vous… enfin, tout le lycée ! Tout le lycée est très fier ! Deuxième accessit en Biologie, ce n’est pas rien !

 

Ce n’est pas rien, en effet.  

Je hoche la tête en guise de remerciement et lui tourne le dos.

 

A toi, l’écorcheur de rêves.

Je me suis promis de ne jamais être toi.

 

©KatyRastel

@TousmesSoleils