La grotte

C’est froid. Sombre. Casse-gueule.

Il cherche du bout du pied un chemin entre les animaux sauvages tapis dans l’ombre et les bouts de verre. Plus que quelques mètres. Les mains en avant, il essaie de repérer un dernier piège (la porte des toilettes) qu’il a pris entre les deux yeux la dernière fois. Elle est fermée. Il glisse son œil de chasseur à travers une fente pour vérifier qu’il n’y a pas de lumière. Rien. Tout est noir et tout puant. Il colle son dos au mur et fait le crabe jusqu’à la grotte. Pas de bruit. Juste le frottement discret de son tee-shirt sale sur le mur du couloir.

Ça y est.

Sa main tremble sur la poignée. Il prend le temps, millimètre par millimètre pour la faire grincer le moins possible. Il réfléchit à l’huile qu’il pourrait mettre pour éviter que ça couine, il a vu le gardien le faire, à l’école. Il y pense à chaque fois, mais il ne le fait jamais. Trop de choses dans la tête, il oublie. Il souffle une dernière fois avant d’ouvrir. Là aussi, au ralenti, sinon c’est mort.

Il pousse. Enfin…il essaie. Parce qu’il y a des tonnes de choses derrière, pour l’empêcher de rentrer. Il connait les vêtements en boule, le carton, une chaise ou parfois même, la table de nuit. Aujourd’hui, ça frotte, c’est lourd… mais pas impossible.

L’espace libéré est suffisant : si sa tête passe, tout le reste suivra.

Le voilà.

Les volets cassés laissent entrer la poussière grise de la nuit. Il plisse les yeux, il fait le chat, il n’a pas besoin de plus de lumière. Il bloque l’air dans ses poumons. Pas de bruit, pas de bruit… Il continue son périple nocturne avec un mal de bide qui s’installe. Pas de bruit, rien du tout.

Il arrive sur son visage.

Il y colle presque le sien. Il ouvre en grand ses narines pour prendre son odeur en pleine face. Son ventre se tord, il trouve qu’Elle sent moins que d’habitude. Une petite lumière brille sur le coin de sa bouche immobile. Il approche une joue, attend le baiser de son souffle. Rien, pas de bruit, pas de brise… Son corps se redresse d’un bond : cette panique, il la connait par cœur! Elle s’installe dans sa gorge, dans ses poils au garde à vous, dans son dos qui se mouille. Sa main ne lui appartient plus, elle s’avance vers le ventre de sa mère et s’y colle. Il interroge le tissus, la chaleur, il traque du bout des doigts les ondulations de la vie.

Il a juste le temps de soupirer de soulagement.

Elle ouvre grand les yeux.

  • Mais putain… BARRE-TOI !!!

***

Je me réveille et je pense à lui.

A tout ce qu’il me glisse dans la journée.

J’imagine le pire, mais le pire est encore loin de la réalité.

***

Elle est là, un peu pomponnée. Parce qu’aujourd’hui, on a rendez-vous toutes les deux avec un éducateur. Moi aussi, j’ai fait un effort, je suis toute pleine d’espoir et de mascara ! Un homme qui va rentrer dans leur vie (et dans l’école !), qui va secouer cette mère fatiguée, une bouée qui va remettre chacun à sa place, face à ses responsabilités et ses devoirs. Il faut que ça marche !

En attendant le Messie, je discute avec elle, je lui raconte l’intelligence de son fils, ses progrès, mais aussi ses siestes en pleine classe. Je ne lui parle pas des vêtements qu’elle ne lave pas, qu’il passe à l’eau claire de temps en temps et qu’il étend sur le balcon, je ne lui parle pas de ses croûtes qui ne guérissent pas et de ses peurs de la voir mourir, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis soulagée que quelqu’un vienne s’en occuper à ma place.

Il est en retard notre sauveur, mon enthousiasme commence à se faire la belle. Au moment où je regarde pour la dixième fois mon téléphone elle rigole et me dit :

– Vous inquiétez pas, Madame Berruga, il va arriver. Il est toujours en retard Monsieur P. !

Je retiens ma respiration. Je ne veux pas comprendre.

– Comment ça ? Vous le connaissez ?

– Oui oui ! Bien sûr ! Il est très gentil ce monsieur. Mais il est toujours en retard !

Gilbert passe de son bureau à la salle de réunion. Il a des antennes, il a senti le malaise et il me découvre assise, la tête dans une main. Lorsque j’ai appelé les services sociaux, lorsqu’ils m’ont dit qu’ils nous envoyaient quelqu’un, je pensais avoir un peu de pouvoir, je pensais … Je pensais quoi ? Que j’allais changer la vie de ce gamin d’un coup de baguette magique ?

– Il est déjà venu chez vous, Madame D. ?

– Oui, il essaie de venir tous les mois. K. lui montre ses cahiers, il l’aime bien. Ma voisine prépare le thé et moi je fais un peu de ménage pour bien le recevoir. C’est important de bien le recevoir, non ?

– Bien sûr, Madame D. Bien sûr.

J’ai envie de pleurer. Je viens de me prendre une leçon en pleine gueule : je ne suis rien, pour bouger les choses, il faut un drame. Pas moins.

***

Je laisse un message sur le répondeur.

– Madame D. votre fils n’est pas à l’école ce matin. Il doit venir, même s’il s’est réveillé tard ! Je l’attends ! Aujourd’hui on prend les mesures pour les chaussons d’escalade ! K., si tu m’entends, tu te bouges et tu rappliques !

Nous sommes un peu inquiets, personne n’a décroché, ni la mère, ni K. qui prend parfois une voix bizarre au téléphone pour ne pas qu’on le reconnaisse. 

Bon, c’est vrai qu’il avait encore mal au ventre vendredi dernier. Il dit que c’est à cause des yaourts périmés, qu’ils sont moins chers et qu’ils ont presque toujours le même goût. J’avais réussi à faire comprendre à sa mère qu’il fallait l’emmener consulter un médecin. J’espère qu’elle l’a fait, dans une semaine, on se tire au camping à Orpierre, il ne faudrait pas qu’il nous ramène une gastro ou une intoxication alimentaire dans les bagages !

***

Une heure plus tard, Amélie vient me remplacer dans la classe. La mère de K. est dans le bureau de Gilbert. Elle n’est pas très souriante mon Amélie, ça ne promet rien de bon. Je l’interroge discrètement pour ne pas que les mômes nous entendent, mais elle ne sait rien, juste que la maman pleure. J’adresse à mes élèves mon sourire le plus cool et je disparais. Ils ne sont pas dupes mais ne me posent pas de questions. Ils savent que je leur raconterai tout, plus tard.

Quand je débarque dans son bureau, Gilbert m’accueille en soupirant. La mère de K. est en face de lui, mais il n’a rien réussi à en tirer.

– Bonjour Madame D. Que se passe-t-il ? Où est votre fils ?

Elle s’essuie les yeux, elle répète le prénom de son enfant. Ça m’angoisse, j’ai envie de la secouer, j’ai peur.

– Madame D. je suis là, répondez-moi ! Où est K. ?

Elle parle tout doucement, je me penche vers elle, je lui tiens le bras, je la caresse, j’écoute. Elle me dit qu’elle a emmené son fils à l’hôpital Mère Enfant parce qu’il continuait de vomir, qu’ils avaient fait des examens… et que c’était fini.

« C’est fini ».

Elle le répète en boucle.

– Qu’est-ce qui est fini ? Madame D, qu’est-ce qui est fini ?

– K… K. il va mourir. Il est très malade. Il est condamné. Les médecins ont dit que c’était fini.

Dans le bureau, on vient de se prendre une décharge électrique collective. Je ne lâche pas le bras de cette femme effondrée. Elle a dû mal comprendre.

– Qui a dit ça ? Où est K. ? Il est encore à l’hôpital ? Madame D. Où est-il ?

– A la maison. Il va mourir.

Nadir notre aide-éducateur est déjà dans le couloir, dans la cour, dans le quartier. Gilbert est au téléphone avec les pompiers. Il donne l’adresse et l’urgence.

– On ne peut plus rien faire, dit-elle.

Les larmes restent bloquées, je refuse de les laisser couler parce que je suis sûre que tout va bien. C’est un malentendu, elle a mal compris, bordel ! Je suis paniquée, je lui pose des questions, elle répond à côté, elle me fait peur ! J’ai toujours ma main sur son bras quand elle me demande :

– Madame Berruga, il me faut les vingt euros du séjour. Pour acheter un pantalon noir pour K. Pour l’enterrement.

Non. NON ! Je hurle dans ma tête que non, je n’ai pas entendu ce qu’elle vient de lâcher. Je ne veux plus l’écouter, je veux être loin ! Loin d’elle. Parce qu’elle est folle. Parce que je veux des nouvelles de K., là tout de suite, et qu’après je prendrai ma décision de plaindre cette femme ou de l’insulter. Je lève les yeux vers Gilbert. Il a l’air plus calme que moi… Ou plus choqué.

La sonnerie du téléphone. Nadir qui nous dit que K. va bien. Qu’il est à côté de lui. Il nous dit aussi qu’il y a un pompier qui pleure. A cause de l’appartement.

***

Je ne verrai plus K., ni sa mère.

Chacun sera placé, dans deux structures spécialisées : l’une pour les personnes en souffrance psychique, l’autre pour les enfants retirés de leur foyer.

Parfois, je pense à lui.

Je l’imagine au milieu de la campagne, entouré de pierres dorées et de poneys.

Je me convaincs qu’il va bien.

Et je lui souris. Doucement. De loin.

©KatyRastel

@TousmesSoleils

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