Marquée

La cour est immense.

C’est pratique, il y a des cachettes partout, pour faire le concours de la plus jolie culotte ou pour cracher le plus loin.

Dans les deux cas, elles se mettent en ligne et je dirige les opérations. J’essaie d’être juste, de ne pas faire de favoritisme. Elles comptent sur moi. Elles disent qu’elles m’aiment beaucoup et qu’elles sont fières d’être mes élèves.

Pour entrer dans ma classe, on doit passer un test, très difficile : il faut dessiner une fille de face et de dos. Attention, pas une patate ou un bonhomme de neige ! Je veux voir une fille entière, avec des épaules, des cheveux longs et des boucles d’oreilles. A la rigueur, on peut oublier les pieds si on lui fait une robe longue de princesse.

Celles qui réussissent ont un badge que j’ai dessiné, avec une petite main qui fait le signe de la victoire.

Les autres se remettent au boulot et me présentent de nouveaux dessins, toujours informes. Je suis quand même gentille : je leur donne quelques conseils pour les yeux (un œil entre les deux yeux et le nez grand comme un œil lui aussi !) ou pour la chevelure (elle doit être longue, oublie la pelouse sur le crâne, c’est horrible ! Tu as les cheveux comme ça ? Non tu exagères, regarde toi dans le miroir ! )

                       

Aujourd’hui je mets en application ce que ma mère m’a appris un jour au camping : en utilisant des feuilles, on peut tresser des couronnes trop jolies. On utilise la queue de la feuille souple pour percer une deuxième feuille qui s’accroche à la première.

Je leur montre une fois, deux fois, trois fois et ça suffit. Elles sont hystériques devant mon bandeau qui se forme et veulent passer à l’action. On dépiaute le buisson de laurier et on se met au travail. Je finis mon diadème en rajoutant quelques pâquerettes, elles crient au génie ! Je regarde mes petites ouvrières, elles sont douées, elles comprennent vite.

Je sais au fond de moi que c’est aussi parce que j’ai bien expliqué.

De temps en temps, elles me montrent où elles en sont, elles me demandent si c’est bien ça, je leur donne un coup de main, je les corrige. Elles sautillent, elles piaillent, je bombe le torse en me tenant sur la pointe des pieds. Je suis au centre de leur excitation et c’est ce que j’aime le plus au monde.

 

Vlan !

 

Mes élèves ont couru se cacher.

Je suis seule, avec une poignée de feuilles dans les mains et ma couronne sur la tête.

La joue en feu et le cou déboîté.

 

Je n’arrive pas à tourner la tête vers celle qui m’a giflée, j’ai trop mal, peut-être que je vais rester coincée dans cette position pour toujours. Elle m’attrape par le col et me soulève jusqu’à son bureau où je sais déjà qu’elle va crier et m’humilier.

Je vois du coin de l’œil ma maîtresse qui ne sert à rien. Elle est dans la cour, assise sur un banc avec ses copines. Elle me regarde en plissant le front. Je sais d’avance qu’elle ne viendra pas me sauver, elle ne s’approche même pas pour demander à la Directrice ce que j’ai fait.

Je décide de ne pas pleurer. Après tout, je suis grande, j’ai cinq ans !

Je sais aussi qu’un jour je reviendrai pour dépoussiérer cette école pourrie et fracasser cette vieille folle qui terrorise tout le monde.

Bientôt, je serai maîtresse pour de vrai et mes élèves m’adoreront.

Ensemble, nous tisserons des couronnes magnifiques. 

 Et des histoires formidables.

 

 

©KatyRastel

@TousmesSoleils