Pour la France

– Xavier, tu es sûr de savoir nager ?

– Oui, Madame.

– Tu as appris à nager au Cameroun, Xavier ?

– Oui, Madame.

Je pourrais le noyer sous mes questions, juste pour entendre sa voix grave répéter la même réponse avec son merveilleux accent.
Ce « Oui, Madame », il restera toujours dans ma mémoire. Ce n’est pas une réponse, c’est une déclaration d’amour.

Xavier, il m’a aimée dès la première minute. En retour, j’ai allumé une petite lanterne dans mon cœur, juste pour lui, qui déboulait d’Afrique directement dans ma classe. Ce « Oui, Madame », je le sais bien, il veut aussi dire « Je ferai tout ce que tu me demanderas, Maîtresse, j’ai confiance en toi, en la France, je vais bien travailler, tu seras si fière de moi ! »

Et c’est vrai. En moins d’une semaine, il a déplacé des montagnes. Il a appris la concentration, froissé de moins en moins les feuilles de ses cahiers en écrivant, desserré ses doigts stressés sur les stylos, couru plus vite que les autres alors que sa cheville ne tenait pas le rythme, repris les autres quand ils bavardaient pendant que moi, sa Maîtresse, je parlais.

Pierrot, le maître nageur, s’approche de moi avec une démarche de crabe. Discrètement, il me glisse :

– Cathy, fais gaffe, il n’y a pas beaucoup de piscines au Cameroun.

Je hausse les épaules… Qu’est-ce qu’il insinue ? Je reporte vite mon attention sur le héros du jour.

Il attend au bord du bassin turquoise. Ses doigts de pieds goûtent discrètement l’eau, ils font connaissance. Il est drôlement costaud ce môme, tout en muscles. Sa cheville droite confirme les doutes que j’ai eus dans la semaine, elle aurait besoin d’être examinée par un spécialiste. Je note l’information en ouvrant un nouveau tiroir de mon placard cérébral.

– Et puis tu sais, reprend le maître nageur, les blacks, ils coulent plus que les autres !

Je me retourne vers lui, interloquée.

– Ça va pas bien de dire des trucs pareils ?

– Si si, je t’assure ! C’est une question de densité !

– N’importe quoi ! je lui lance en lui tournant le dos.

J’espère que Xavier va nous faire une démonstration superbe qui va lui clouer son bec, à Pierrot. Un truc à couper le souffle ! Je ne connais pas encore son histoire… Peut-être qu’il a un oncle qui travaille au Hilton qui lui a appris à nager dans la piscine de l’hôtel ? Peut-être qu’il a passé de longues heures à la mer à bosser son crawl en rêvant d’une carrière de nageur en France ?

Je m’approche de lui et je pose une main rassurante sur son épaule.

– Si tu sais nager Xavier, c’est le moment de nous le montrer. C’est quand tu veux.

– Oui, Madame, dit-il une dernière fois, en sautant. Sans hésitation.

Je le vois disparaître 2m50 plus bas.

Et y rester.

Je plisse les yeux, je vois bien qu’il essaie de faire quelques mouvements, quelques ronds de bras. Mais il reste au fond. Comme un poisson-pierre, le venin en moins.

Je saute à mon tour, comme une allumette pour aller le plus vite en profondeur et je l’attrape.

Je suis là, Xavier, ne t’inquiète pas, arrête de sourire, tu avales encore plus d’eau, voilà, trois mouvements de jambes et  je te ramène à la surface, on y est.  Respiiire !

Shahine plonge à son tour pour récupérer mes lunettes de soleil, tout va bien, les autres élèves applaudissent en criant « Maîtresse ! Maîtresse ! »

Xavier se relève, il crache encore quelques gorgées d’eau et il me regarde en rigolant.

– Mais bon sang ! Tu ne sais pas nager Xavier ?!!!

Il lève ses yeux dorés vers moi, il rigole ! Ça y est, il est devenu fou, il a chopé le mal des profondeurs !

Il s’essuie la bouche et il me répond de sa belle voix :

– Non, Madame.

©KatyRastel

@TousmesSoleils