Recyclage

Ma classe est une usine à recyclage.

Les bureaux et les meubles dépareillés viennent de toutes les autres salles de l’école, les étagères du marché aux puces, les barquettes à crayons de la cuisine centrale, les enfants des quatre coins du monde.

La plus vieille pièce de ma collection est une vieille cuisine repeinte des centaines de fois au goût de ses propriétaires. J’aime la caresser quand je regarde travailler mes élèves du fond de la classe. Doucement, je gratte un peu les couches d’acrylique et je découvre les anciennes teintes de sa vie avant moi. Je sais surtout qu’il fût un temps, c’est Gilbert (le directeur de l’école) qui y cachait ses feutres, des feuilles multicolores, les planches de leçons de choses, les cartes du monde qu’il faisait découvrir à ses élèves. Je donnerais cher pour une photo sépia de la scène, mais grâce à ce meuble, je me transporte un peu à son époque… Il a le sourire caché derrière une moustache d’Astérix aux odeurs de gauloises, un pull à rayures sur une chemise bien blanche. Il joue au babyfoot avec Samir qui n’a pourtant pas fini son exercice de maths, parce que « dans la vie, il n’y a pas que des problèmes. »

Aujourd’hui, c’est un carnaval un peu spécial ! Nous allons nous déguiser sans rien ramener de la maison ! Nous allons encore une fois Re-cy-cler !

Mes collègues sont très étonnés, je n’ai rien laissé filtrer de nos déguisements pour une fois ! Mes élèves ? Pareil ! Les rois du mystère !

– Maîtresse, je n’ai rien dit, même pas à ma mère, me dit Fayçal à 13h20 à l’ouverture des portes. Elle voulait que je prenne mon vieux déguisement de Spiderman !

– Ah oui ? Tu aurais dû le prendre, on l’aurait utilisé pour nos gerbilles, je lui réponds.

– Mais comment Maîtresse ?

– Comme pour toi, Fayçal, on leur aurait fabriqué un costume sur mesure ! Mais dans le tissu !

– Ah ouiiiii ! J’y ai pas pensé ! Un petit costume rouge et bleu dans les manches !

On rit, on imagine nos mascottes et leurs tribus de petits accrochés aux mamelles.

Arrivés en classe, mes élèves sont sur des charbons ardents, ils ont cinquante minutes avant le défilé.

– C’est bon maîtresse ? demande Oumeyma.

– C’est l’heure, maîtresse ? Vite, on a trop peu de temps ! s’excite Kevin.

– Je ne sais pas, je leur dis. Je ferais bien une petite éval de géométrie vite fait, bien fait…

Ils hurlent, ils s’arrachent les cheveux, certains ont déjà un pied sur la chaise pour brandir le drapeau « Révolution ». Je suis cruelle, je pourrais leur faire gober n’importe quoi.

– Bien sûr que c’est l’heure, bande de naïfs, on n’a que très peu de temps pour se transformer en œuvres d’art ! Top chrono les gars !

Ils sortent tout de leurs casiers. Toutes leurs préparations bien cachées. Des tonnes de papier journal, bien plié dans les bureaux. Des masques, des glaives, des lunettes, des couronnes, des boucles d’oreilles et des bracelets froufrous, tout ça découpé dans le journal « 20minutes » en 24 exemplaires que je leur apporte tous les matins, tressé, renforcé au scotch transparent.

Pour les robes et les pulls, c’est maintenant que ça se passe. Les modèles tendent les bras en croix, on fixe les feuilles directement sur les corps à coup d’élastiques et d’agrafeuse. Et quoi ? Pierre Cardin installe bien les derniers morceaux de dentelle directement sur ses top modèles ! Pourquoi pas nous ? Nous sommes des artistes ou bien ?

Le choix du costume est libre.

Des robots commencent à prendre forme, un soldat compare sa mitraillette aux épées de deux chevaliers, des infirmiers essaient leur stéthoscope découpé dans un horoscope sur les fées qui ont un peu de mal à respirer à cause de leur taille compressée par les tours d’adhésifs, des clowns se font maquiller par un ours rembourré, et moi… Et bien moi, tout reste à faire !!!

– C’est bon pour tout le monde ? Oui Samira, tu peux enfiler ta salopette en papier ! Comment ? Bien sûr que tu gardes ton sous-pull dessous ! Je sais que tu as aussi prévu un pull en journal mais il fait moins quinze enfin !!!!! Non Miguel, il ne fait pas moins quinze en vrai, t’inquiète. Quoique vu comme vous êtes excités, ça ne m’étonnerait pas qu’il neige ! Oui, je sais, il ne neige pas à moins quinze Mazarine, bien vu ! Bon ! Vous vous occupez de moi ou je reste à corriger les cahiers pendant que vous allez défiler ?

– On fait quoi maîtresse ? On fait quoiiii de toi ?

Je prends le temps d’avoir une petite pensée pour ce qui va se passer dans quelques semaines dans ma vie, j’inspire et je lance dans un cri :

– Faites de moi la plus belle des mariées !

Applaudissements, cris stridents de princesses à paillettes au bord de la crise de nerfs, lililililiiiiiii, tout le Maghreb s’est invité à la fête, ils promettent de faire quelque chose d’extraordinaire.

Les bureaux sont poussés contre les murs, les plus légers étalent les doubles pages par terre en sautant d’une actualité à l’autre, Mazarine scotche horizontalement, Samira verticalement pendant que Ombline renforce les diagonales. Je les regarde du coin de l’œil en finissant difficilement les bottes d’un yéti qui n’arrête pas de sautiller.

– Pourquoi vous avez laissé un trou au milieu Samira ? demande un petit zèbre ma foi, très réussi. Le noir, le blanc, les rayures, la crinière, tout y est !

– C’est pour mieux passer dedans mon enfant !

Ok, ils vont me transformer en boule de papier avec juste la tête qui dépasse, génial, je vais être une mariée XXXL.

– Maîtresse, c’est fini, viens là !

J’avance, j’enfile mon poncho géant, je suis Cendrillon entourée de souris et d’oiseaux couturiers. Un ruban par ci, un froufrou par là, ils s’affairent et moi je ris de les adorer autant.

En cinq minutes, le tour est joué, je n’ai même pas une glace pour me contempler mais dans leurs yeux, je vois que c’est par-fait !

Ça tombe bien, on a déjà cinq minutes de retard. On entend le reste de l’école qui s’impatiente dans la cour alors on dévale nos deux étages au son des froissements de papier et de nos cris d’enfants ravis.

Applaudissements, rires, le thème surprend et plaît, c’est gagné !

 – T’es encore en retard, me dit ma mère qui nous prend en photo.

L’école est ouverte, elle est descendue de l’immeuble et nous a rejoint parce qu’elle a vu l’agitation par la fenêtre de sa cuisine.

– Mais vous êtes déguisés en quoi, Minette ?

– On est déguisées en tout maman, regarde bien !

Les enfants défilent devant elle. Elle rigole, elle dit qu’on est « incroyables » et que je suis une maîtresse vraiment « au top ».

Mais je la connais… Quelque chose lui tord la bouche.

– Mais…Tu n’as pas peur qu’ils prennent froid ? me dit-elle.

– Chut maman, aujourd’hui c’est la fête et je suis grande !

ooo

Je me tâte, c’est la fête dans ma classe, mais je boude.

C’est dur de voir mes camarades si beaux et moi si laide.

– Tu es grosse, tu le sais ? lance Betty assez fort pour que toute la planète l’entende.

Tout le monde rigole. Même Christian, mon protecteur, celui qui me prend toujours dans son équipe de basket et sous son aile quand ça barde à la récré. Même lui, il ne peut pas dire le contraire : je suis horrible. Rembourrée, grasse, on ne voit que mon visage compressé qui supplie « laissez moi sortir de cette cagoule immonde ! »

Une cagoule en plein carnaval…

Maman, ça ne se fait pas ! Ni la cagoule, ni l’anorak en dessous du costume de clown ! Tu m’as transformée en obèse multicolore ! Chaque année, mes copains se réjouissent à l’idée de montrer leur beau déguisement à tout le quartier pendant que moi je prie pour qu’il fasse très très très beau !!!!

Ce n’est pas de sa faute si elle me couvre trop, elle me dit chaque année…

C’est la faute à Février !

ooo

Il est temps de commencer le traditionnel défilé.

Passer dans le quartier, appeler les mamans qui ne sont pas venues nous admirer pour qu’elles descendent au lieu de faire le ménage en regardant les feux de l’amour, demander aux jeunes déscolarisés de nous aider à traverser, les voir nous accompagner, main dans la main, perdre Mohamed qui cherche sa petite fraise de sœur huit classes plus loin, le retrouver et l’accrocher à un chevalier de papier et enfin, arriver, tous ensemble sur la place de la salle Victor Jara.

Là où nous attend Monsieur Carnaval.

Cette année, c’est la Maternelle qui l’a fabriqué.

Il n’est pas très gros… Un carton pour la tête, un autre pour le corps. On remarque l’effort pour dix longs bras en rouleaux de sopalin. Mouais, original… il n’est pas mal, petit mais pas si mal.

Avec mes élèves on chuchote discrètement, on fait les prétentieux : l’année dernière, notre bonhomme était trois fois plus haut ! Bon certes, il ne tenait pas debout et on avait dû le recoller, ragrafé plusieurs fois en route. Qu’importe, il avait bien joué son rôle : représenter toutes les peurs de l’année, s’en débarrasser en le brûlant, dire au revoir à l’hiver, au froid et dérouler un tapis rouge pour le nouveau printemps et ses couleurs.

ooo

– Comment ça vous brûlez un bonhomme sur un parking ? me demande la mère de mon chéri.

– Mais oui, c’est la tradition ! Ensuite on fait une grande ronde et on danse autour du feu !

– La tradition de Vaulx en Velin, oui !

Mon beau père n’arrête pas de se moquer. Mes futurs beaux-parents savent que j’aime ma ville, mon métier, mes élèves, peut être un peu « trop » ! Quand je rentre à vingt heures vers leur fils, quand je dis que je suis passée à l’école pendant les vacances, quand je reviens les poches pleines de dessins, d’anecdotes et de stylos mâchouillés.

– Parce qu’on brûle des voitures à Vaulx, c’est ça ? je demande.

– C’est un peu ça, Cathy !

Je ne me laisse pas démonter, j’ai ma vengeance au bout des lèvres.

– Au fait, Serge… Vous pensez la garer où votre Citroën le 14 juin ? Vous allez venir comment à l’église ? En métro et en bus ?

Ils rigolent en grinçant des dents, ils m’aiment beaucoup, ils sont prêts à céder à tous mes caprices mais là, ils sont en train de réaliser que notre mariage va être compliqué ! Christiane est en train de s’imaginer pimpante dans sa robe de soie devant les contrôleurs des transports en commun lyonnais et Serge réfléchit déjà  à un éventuel pourboire pour les voyous, pour qu’ils ne touchent pas à sa voiture décorée, comme à Naples !

– Arrête, ton futur beau-père en est malade à l’avance ! Quelle idée de se marier dans la ville de la mariée ! Alors qu’on a de très belles églises à Villeurbanne !

– Et oui, désolée, c’est la tra-di-tion !

ooo

Elle est belle la tradition mais aujourd’hui, elle ne fait pas de grosses flammes. Toute l’école observe la minipieuvre se rabougrir trop rapidement. Si ça continue, on va faire la ronde autour d’un petit tas de cendres.

C’est le moment où Gilbert, notre directeur, notre star, notre garantie contre la grisaille revient sur le devant de la scène. Il a allumé le feu, il doit l’entretenir et souffler sur notre déception. Il s’approche d’une classe qui a fait de grandes pancartes pour leur parler. Les élèves l’entourent et sautent de joie. Leur instit, pas vraiment ! Gilbert lui donne une tape sur l’épaule et j’imagine ses paroles à vingt mètres de moi !

– Oh ça va, t’inquiète, ils sont grands ! Laisse-les, on va rigoler !

Alors les mômes s’approchent du feu et jettent leurs pancartes.

Cris d’hystérie, cris de jalousie du reste de l’école !

Les autres classes suivent, une par une, Gilbert veille au grain, pas de risques il maîtrise la situation. Chacun leur tour, les gamins jettent le papier, le carton, le crépon… Le PAPIER ? Mes élèves s’avancent déjà, je comprends, je tremble et les imagine en torches humaines.

– Attendez ! Revenez là !!!!!

– Maîtresse, ça va être notre tour, grâce à nous le feu va doubler de volume !

– Oui mais… vos déguisements… tout votre travail !

– C’est la tradition, maîtresse ! T’inquiète, on va tout enlever avant de les jeter au feu.

– Vous ne voulez pas en garder quelques uns, des articles qu’on n’aurait pas lus ?

– Nooooon, même les sudokus on les as faits ! On brûûûûle !!!

Et ils arrachent tout. Les pulls, les jupes, les robes, les casques, les rembourrages, tout y passe. Ceux qui sont trop scotchés se font aider, c’est un joyeux bazar. Je sens sur mon corps des centaines de petites mains qui m’effeuillent sans me laisser le choix.

Et ce que je redoutais arrive.

Nous, les filles, les princesses, les mariées de papier, nous nous retrouvons à poil. Enfin, presque. Culotte apparente sous le collant presque opaque. En plein quartier. A dix minutes à pieds de l’école.

Les garçons sont pliés en deux. Samira rigole en remerciant les dieux du carnaval d’avoir gardé son pantalon sous son costume d’infirmière, Mazarine me regarde désespérée. Il ne lui reste que son maquillage pour pleurer.

Le rang se forme, se resserre autour de nos derrières refroidis et nous rentrons vite, en formation tortue.

Dans la classe (et sur facebook quelques années plus tard), on rigolera longtemps de cette année où exceptionnellement, on n’a pas eu le temps de danser autour du feu.