Rien que la vérité

– Maîtresse, il a dit qu’il allait me mettre son sexe dans les fesses.

 

Un diable passe.

La discussion avec Séverine et Linda est suspendue dans le temps, l’espace, la galaxie ! Dans notre dos, un bus roule sur le dos d’âne en douceur pour une fois. On dirait qu’il est pétrifié comme mes deux collègues. Pedro est devant nous les mains sur les hanches, il réclame justice. Dylhan arrive comme une fusée, il a envie de le fracasser, ça se voit dans ses yeux et dans la bave qui mousse au coin de sa bouche.

– Il est fou, c’est un grand malade, Pedro ! nous dit-il en essayant de me contourner pour le mettre en pièces.

– Oh ! Oh ! On se calme !!! Tu vas l’étrangler comme ça en direct, devant nous ? Qu’est-ce que tu lui as dit, Dylhan ?

Le gamin n’a pas le temps de répondre, Pedro joue le rôle de sa vie en battant de ses longs cils innocents (ou presque !) :

– Il a dit qu’il allait me mettre son sexe – dans – les – fesses !

Je me tourne vers Dylhan. Le moment est grave, j’ai envie de rire parce que je sais ce qu’il y a derrière tout ça.

 

– Alors Dylhan ?

– J’ai rien dit !!! Je lui ai jamais dit ça, je vous jure !

Je stoppe d’un geste de la main Pedro qui est prêt à sortir sa sentence en or pour la troisième fois. Rien que pour le plaisir de prononcer les mots assassins. Je prends le menton de son agresseur et le soulève. On a le droit de faire des bêtises, le droit d’en sortir, mais nier, mentir, c’est non, non, non ! Je plante mes yeux dans les siens et je pénètre dans sa tête, son esprit, je veux la vérité, là, tout de suite !

– Alooooors Dylhan ??? Qu’as-tu dis ?

Le môme détourne les yeux en restant sous mon étreinte. Il murmure les mots que je soupçonnais. Je laisse mes collègues s’approcher et je lui demande de répéter plus fort.

– J’ai dit que j’allais l’enculer !

Avec Pedro on se regarde et on lâche le même mot :

– VOILA !!!

Nos neurones sont reliés, connectés, ils étirent des axones invisibles qui s’entremêlent et dansent au dessus de nos deux cerveaux complices.

L’histoire est vite réglée. Après les excuses et les explications au gamin devant mes jeunes collègues, les mômes repartent ensemble jouer au foot dans la même équipe.

– Des fois, me dit Séverine, tu exagères un peu non ?

– Pourquoi ? Parce que je leur dis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ?

– Oui, ça craint quand même ! Faire une analyse littérale de « Je vais t’enculer », quand même… Il y a des parents qui pourraient se plaindre, non ?

– Et bien je leur expliquerais ! A eux aussi !

 

 

Réunion Parents-Professeur

Un peu plus d’un mois pour faire mes preuves. L’heure est arrivée de répondre aux questions, parer aux éventuelles attaques, expliquer aux nouveaux parents pourquoi je vais garder leur enfant plus ou moins trois ans, démontrer que je vais m’adapter à lui, et non le contraire. Ces moments sont précieux, certains parents doutent, d’autres font mon boulot : ils illustrent mes propos, rassurent les plus sceptiques, je les couve du regard, leur confiance est si précieuse !

Cette année, un nouveau sujet arrive sur le tapis. Une maman explique qu’elle est un peu mal à l’aise de savoir que son fils vient de découvrir dans ma classe « l’enfer des tournantes ».

Le sol s’ouvre sous mes pieds.

 

Je me revois en début de semaine à moitié endormie dans le métro en train de parcourir le journal gratuit « 20 minutes » le jour où le mouvement « Ni putes, ni soumises » a fait les gros titres. J’ai remis mon rituel du matin en question, pour la première fois.

Est-ce que j’allais faire une exception à notre lecture quotidienne ? Est-ce que je pouvais leur mentir et dire qu’il n’y avait pas de distributeurs à la sortie du métro ? Qu’aujourd’hui il y avait peut-être une grève des imprimeurs ? Ça ne me ressemblait pas.

« Les jokers, c’est pour les lâches »

Les mots de Monsieur Martin résonnent toujours dans ma tête. A mon tour de m’aventurer comme lui sur des chemins glissants pour le plaisir de voir les regards de mes élèves s’illuminer ! Guerre, Sciences, Religion, Sexualité, le Monde, la Vie, quoi !

Alors j’ai ramené les 24 exemplaires et on a lu notre journal comme chaque matin. Evidemment, on a discuté longuement de l’article, les questions ont fusé, le sol vacillé un peu plus que d’habitude, mais nous en sommes sortis, plus éclairés.

 

Mais j’avoue, ce soir, je n’en mène pas large. Je sais que dans la salle, il y a quelques personnes sur lesquelles je peux compter, elles vont prendre la parole pour me défendre, c’est sûr ! Quoique… A bien les regarder, je trouve qu’elles font de drôles de têtes, mes fidèles mamans. Peut-être que je suis allée trop loin cette fois-ci…

Pourtant, aucun parent ne part en claquant la porte.

Personne ne se lève la pierre à la main. Ils écoutent la mère jusqu’au bout, ils entendent ses doutes. Elle explique qu’à la maison, ses enfants ne regardent pas les actualités, qu’avec son mari, ils veulent les protéger.

Mais qu’à l’école, c’est différent.

Qu’à Jean Vilar, son fils a l’accès à la réalité de la vie.

Et qu’elle m’en remercie.

 

©KatyRastel

@TousmesSoleils