Vacances ?

J’ai survécu.

A la première période, à la fatigue, aux premiers virus… C’est une victoire : je n’ai pas eu à m’absenter ! On a quand même un métier bizarre où la mauvaise conscience nous guette dès qu’il faut s’arrêter ! On est pourtant humains, c’est notre droit, notre devoir de ne pas venir bosser malades ! Combien d’entre nous viennent avec une sinusite, une allergie cachée derrière des grosses lunettes de soleil, un mal de dos jusqu’à rester coincé entre deux bureaux ? Tout ça parce qu’on a des gamins entre les mains, un programme à respecter mais aussi à notre décharge, pas beaucoup de chance d’être remplacés…

Deux semaines pour reprendre pieds.

Mais aussi, à travailler, à penser à eux, petits parasites accrochés à mon cerveau, à mon appareil photo, à mes copies à corriger, mes classeurs à réorganiser, ma classe à ranger avant la nouvelle période. Chaque sortie est l’occasion de faire germer de nouvelles idées dans ma tête jamais au repos : récupération de pommes de pin, musée, balade à Lyon, waouh regarde ces petits grillons-qui-seraient-si-bien-au-chaud-dans-mon-coin-élevage !

Je ne me plains pas. Ce métier, je l’aime. Je me rappelle qu’avant lui, mes vacances d’étudiantes étaient un peu différentes. 

Ma mère me flanque un coup coude.

– Aïe !

– Tu vas me répondre, oui ? me siffle-t-elle. Qu’est-ce qu’il disent ?

– Chut, je me concentre !

A fond. Les mots espagnols remplissent la pièce, ils sortent de la bouche dé mi Abuelo surexcité, flottent dans l’air, virevoltent et percutent les oreilles de mon père qui tord la bouche. Il se prend l’engueulade du siècle, à son âge, c’est plutôt comique. J’essaie de comprendre, j’interroge les sons, les structures, je me fonds dans cette langue que mon père n’a pas voulu m’apprendre. Ma française de mère voulait pourtant qu’il le fasse… Question d’intégration réussie? Peut-être qu’il a essayé, un peu, mais que je n’étais pas très douée ? Manque de temps ? De patience ?

Mon oreille s’est formée malgré tout, en écoutant les repas de famille, en répétant dans ma petite tête les mots précieux attrapés au hasard. L’école a fait le reste, j’ai eu de bons professeurs et une meilleure amie bilingue avec qui je m’amusais à parler dans les couloirs du lycée sur les garçons qui (ne) nous plaisaient (pas).

Je remets les mots, les idées dans l’ordre, c’est facile, mi abuelo les répète, pour s’assurer que mon père a bien compris.

« Nunca màs. No quiero que lo haga. »

Il lui dit qu’il n’a pas quitté l’Espagne pour que ses petits enfants soient des ouvriers comme lui. Il lui fait promettre de me payer des études, toutes les études qu’il faudra.

Il m’appelle auprès de lui et me prend les mains.

J’étais si fière de lui montrer leur couleur violette, les accros, les blessures laissées par le sécateur que je n’ai pas soignées de peur qu’elles ne cicatrisent  trop vite. Fière de lui raconter mes vendanges et le premier argent tout neuf que j’ai gagné. Si émue de comprendre sa colère contre mon père qui m’a laissée partir deux semaines dans les vignes.

Alors je profite de ce moment. Moi, assise sur l’accoudoir de son fauteuil, lui, me massant les paumes des mains, avec ses doigts tordus par l’arthrite et la vie.

J’aimais les effluves de bois qui se dégageaient de lui. Un peu comme si à force de le travailler, il s’était immiscé dans chacune de ses cellules.

Vingt ans plus tard, son odeur de cèdre est toujours là. Je regrette qu’il soit parti avant que je ne trouve ma voie, avant mon homme, avant mes filles qui lui auraient posé des questions sur son enfance à la ferme, sur son travail d’ouvrier dont il était si fier mais qu’il ne souhaitait à aucun d’entre nous.

©KatyRastel

@TousmesSoleils